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Libération - Vendredi 31 mars
Schönberg-Borloo : un téléfilm ?
par Daniel SCHNEIDERMANN
QUOTIDIEN : vendredi 31 mars 2006
Un régal de bout en bout, ce Grand Charles de France 2. Tout a déjà été dit sur la performance d'acteur de Bernard Farcy, et l'extraordinaire travail du réalisateur Bernard Stora. Quel personnage ! Cynique, ingrat, caractériel, roublard : ainsi fut dépeint le de Gaulle de la traversée du désert, dont Farcy et Stora réussissent à faire un personnage humain et surhumain à la fois. Pour ne rien dire des seconds rôles, brossés parfois en quelques répliques seulement. Reynaud, Roosevelt, Churchill, Pflimlin, l'agitateur algérois Delbecque, et Chaban-Delmas ressuscité par un génial Julien Boisselier : de l'effondrement de 40 au 13 mai 1958, preuve est faite que l'on peut raconter l'Histoire, la grande et la petite, à la télévision française. A une seule condition tout de même : laisser passer le délai de décence. Il n'y aura fallu, au fond, qu'un demi-siècle. Et encore, sans doute a-t-on tremblé en coulisse de la réaction de l'amiral octogénaire Philippe de Gaulle. Au même moment, les téléspectateurs britanniques se repaissent des vilenies de Tony Blair, transposées en téléfilms à cadence accélérée, presque en temps réel.
Il faudra donc attendre les années 2050, pour voir (peut-être) un téléfilm sur les amours d'une présentatrice de la télévision publique et d'un ministre en exercice, sur fond de manifs et de banderoles. Jetons-en les bases. Abordons le cas Béatrice Schönberg. Depuis des années, certains considèrent scandaleux que l'épouse d'un ministre en exercice présente un journal télévisé. A l'inverse, on pouvait objecter que rien n'obligeait cette journaliste à renoncer à son métier en raison de sa situation conjugale. Cette situation est publique. Le couple a été plusieurs fois photographié dans les magazines. Si les téléspectateurs souhaitent regarder un journal télévisé présenté par l'épouse d'un ministre, c'est leur droit. A eux d'exercer leur vigilance, et de décrypter cette prestation quotidienne. De fait, en comparant son journal avec celui de sa concurrente de TF1, on n'avait jamais remarqué de dérive progouvernementale flagrante. Une grande sollicitude pour les automobilistes bloqués lors des grands départs et des «chassés-croisés», certainement. Le vide-grenier des fonds de tiroir de la semaine, sans aucun doute. Mais pas plus, pas moins qu'à TF1. Bref, de mauvais journaux télévisés. Mais pas particulièrement progouvernementaux. S'agissant du traitement du mouvement contre le CPE, cette schönbergologie devient un art difficile. Les gazettes affirment que Jean-Louis Borloo n'était guère convaincu par le projet, et enrage d'avoir été court-circuité par Villepin. Chaque choix, chaque phrase de Béatrice Schönberg, pouvaient donc appeler une lecture particulièrement complexe. Cette information, cette intonation, cette omission, cette grimace, ce sourire, servent-ils Villepin ? Vont-ils dans le sens de Borloo en desservant Villepin ?
Mais ces exercices byzantins ont trouvé leur limite dimanche soir. Dans la journée, la coordination étudiante, réunie à Aix-en-Provence, a appelé à la démission du gouvernement. Certes, ce n'est qu'un appel. Certes, ce n'est que la coordination étudiante. Mais tout de même, quels que soient les critères retenus, cet appel à la démission est l'information de la journée. Et la première fonction d'un journal quotidien, n'est-elle pas de traiter l'information du jour ? TF1 ouvre son 20 heures avec un reportage à Aix-en-Provence. Cet appel à la démission y est largement évoqué.
Et France 2 ? Rien. Pas un mot dans les titres du journal. Pour Schönberg, l'actualité du jour, c'est... celle du mardi suivant. A savoir, le prochain terrible «mardi noir». «Pour les usagers, de nombreuses perturbations à prévoir», prévient-elle. S'ensuit une longue liste funèbre des «retards, annulations, guichets fermés et portes closes» à redouter. Au détour du lancement d'un des reportages suivants, tout de même, cette phrase : «Alors que le mouvement semble se durcir si on en croit l'appel ce soir de la coordination étudiante qui réclame non seulement le retrait du CPE mais la démission du gouvernement (...) la question de l'organisation des examens est dans toutes les têtes. Comment rattraper le temps perdu ? Cours supplémentaires ou report en septembre ?» Et là, un reportage sur les difficultés d'organisation des examens.
Il faudrait presque reprendre chaque mot. Montrer comme le funeste appel à la démission est enchâssé dans une interminable phrase se concluant par «l'organisation de l'examen est dans toutes les têtes». Toutes les têtes. Comme s'il y avait d'une part «le mouvement», qui «semble se durcir» jusqu'à infliger au pays martyre un «mardi noir», et d'autre part «toutes les têtes». Comme si «le mouvement» lui-même était extérieur à «toutes les têtes».
Si Béatrice Schönberg n'était épouse de ministre, ce serait seulement un choix professionnel discutable. Ce n'est pas le premier, dans un journal télévisé. Mais là, comment écarter le soupçon de conflit d'intérêt, conscient ou inconscient ? Peut-on tolérer d'une journaliste qu'elle fasse passer la protection de son couple avant les exigences de son métier ? Peut-on exiger d'une épouse qu'elle relaie un appel à la démission d'un gouvernement dans lequel siège son mari ? Voilà toutes les questions que pose cette omission dominicale de Béatrice Schönberg. Joli synopsis, intéressant ressort dramatique. Rendez-vous en 2050.
Comme si, à l'abri du souffle de contestation qui s'empare du pays, chouchoutés dans les palais de la République, séparés du monde réel par l'épaisseur des dorures, ils n'avaient comme unique rôle que de conforter un régime à bout de souffle qui, à force de mépris et d'autoritarisme, met à mal le semblant de démocratie qui règne encore en France.
Pour la plupart issus du monde politique, et de la droite en particulier, les 9 "sages" ont tentés de légitimer un modèle politique qu'ils ont eux même contribué à façonner par le passé.
Qui a dit qu'on ne pouvait dans ce pays être juge et partie ?
Une fois de plus, les institutions bonaparto-gaullistes ne nous déçoivent pas, elle produisent les effets pour lesquels elles on été façonnées : déni de justice, irresponsabilité, autoritarisme.
Combien de temps cela va-t-il durer ?